TEMOIGNAGES II

De Christian Kaczmarek:
Que mes souvenirs demeurent…
Je pense qu’ il me faut faire le point actuellement.
Nous autres les jeunes nés en pleine guerre ou tout après cette période, n’avions pas vraiment connaissance de ce qui se passait, on se fichait pas mal de la politique, ce qui nous intéressait était à l’opposé des préoccupations des grands de ce monde. Il y avait notre jeunesse, la vie, l’avenir, même si nous ne parlions pas du futur, car peu soucieux de celui-ci, le travail était assuré, il fallait simplement n’être pas fainéant.
Nous admirions ces soldats, leur matériel, leur tenue, une certaine décontraction qui dénotait par rapport à la façon un peu guindée des nôtres. Puis aussi cette sacrée musique, jazz, rock…
Les chanteurs américains, whoooah, yheaaaaa!!!, rien à voir avec Jean Lumière ou Tino Rossi. Pour nous c’était deux mondes différents, deux mondes opposés ; et pour s’opposer, ça s’est opposé!
On copiait leur style et ceci à tous niveaux, dans la mesure de nos moyens, bien sûr. Il faut aussi le reconnaître, un certain marché parallèle de vente de toutes sortes de choses en provenance des PX existait, on ne s’en privait pas; un exemple: un jean pour un dollar trois quart soit environ sept francs cinquante, de quoi être heureux; en magasin, le même jean devait coûter environ trois fois plus cher, ça donne à réfléchir.
En parlant de jeans, la mode était aux jeans étroits, des fusils à deux coups disaient les anciens, un peu méprisants, il faut le dire. Le chewing gum n’était pas en odeur de sainteté: on croirait une vache qui rumine, çà, je l’ai entendu combien de fois?
Les cigarettes blondes: c’est du tabac pour femmes…;maintenant c’est courrant.
Après un CAP de dessinateur industriel et six mois de travail dans une entreprise française, j’ai eu l’opportunité d’aller travailler dans un camp américain, celui de TFAD, camp installé en cette belle forêt de Trois fontaines. Un peu d’Amérique devant moi, un peu de rêve.
Je me dois de signaler que les employés français étaient respectés comme il se doit, que le travail était régi par les lois du travail en vigueur en France. Que jamais à ma connaissance il n’y eut de dérapages en quoi que ce soit, ni envers qui que ce soit. Si je signale ceci, et j’y tiens, c’est que certains pensent actuellement, que nous étions traités comme des moins que rien. Ce n’était pas le cas, et je le confirme!
Belle période, oui, l’avenir était tissé d’insouciance, certainement dû à notre jeunesse. Les parents, eux, ne comprenaient pas les attitudes de leurs enfants, les conflits étaient courants, avec cette musique de sauvages, la danse des ours…
L’accordéon nous paraissait complètement démodé; exit les roses blanches, et la radio de pépère avec ses rengaines genre bouillie, n’en parlons pas!
Les contacts avec les soldats américains étaient amicaux, on était surpris de les voir en tenue civile en dehors de leur temps officiel de service, les soldats français, eux, n’avaient pas le choix :en tenue militaire lors des permissions, pas question de faire autrement. La vieille Europe se frottait au nouveau monde.
Si le travail, en ce dépôt de munitions était pour certains pénible, car charrier des obus dans des camions, les ranger sur des palettes en bois pour les transporter vers des ateliers de rénovation, n’était pas de tous repos, certes, mais ce n’était pas pire que le travail dans des entreprises françaises.
J’ai charrié des obus comme bien d’autres, et ceci pendant six ou sept mois, en attendant de trouver un travail en bureau d’étude mécanique; je n‘en suis pas mort, au bout de ce laps de temps, j’avais des muscles d’acier, je ne blague pas, c’est vrai.
En bureau d’étude mécanique, nous nous occupions à améliorer le travail de rénovation, à créer des nouvelles petites machines ou encore des systèmes qui facilitaient ce même travail, et bien d’autres choses. Bien sûr, ce travail ne nécessitait pas d’avoir des muscles genre tarzan, le but n’était pas là.Il n’empêche que nos trouvailles ont facilité le travail en amont.
J’ai, pour ma part, travaillé pendant cinq ans à TFAD, je ne le regrette pas, bien au contraire. Quant il m’a fallu quitter cette vie, c’est avec beaucoup de regrets, qu’il m’a fallu retrouver la vie à la française et me plonger bien malgré moi au sein d’une entreprise civile. Ambiance non comparable, entente entre collègues tristounette, jalousie et calomnie, je n’exagère pas, ma déception était grande, mais il me fallait bien gagner ma croûte comme tout le monde. J’y suis resté deux ans, il m’a fallu bien du courage, puis sur un coup de tête, j’ai quitté cette entreprise pour aller vers une autre complètement différente….. La suite m’a conduit vers l’enseignement, je suis devenu professeur…. D’arts plastiques Comme quoi, TFAD mène à tout, pourvu qu’on en ai la volonté.
Tout au long des années qui passèrent et me menèrent doucement vers la retraite, je n’ai pas oublié cette période américaine, je me souvenais de mes anciens collègues civils ou militaires et y pense encore. J’aimerai les retrouver maintenant, mais, il faut le dire, combien sont encore en vie et, pour ceux qui restent, où sont-ils?
Là, une certaine tristesse entre en mon âme; pas facile la vie. Je sais que je ne reverrai pas ou peu de monde, mais que faire d’autre? Ainsi sont les chose, il me reste les souvenirs et encore un peu d’espoir, pourquoi pas, n’est-ce pas monsieur Charcot?
J’ai la chance, en ce moment de correspondre avec un ancien soldat américain qui habite à Rhodes Island, nous n’avons pas eu la chance de nous rencontrer sur le site de TFAD (TFOD à l’époque), mais peu importe. Nous partageons nos souvenirs, des photos, nous parlons de notre vie actuelle, de nos enfants et petits enfants, la vie en quelque sorte.
J’ai retrouvé un petit morceau d’Amérique et c’est bien ainsi, mon rêve perdure.
Chriss.



Le travail des hommes.
Charger des obus dans un camion, les placer sur des palettes spéciales, rien de plus simple… Oui, certes, mais ce travail ne pouvait se faire n’importe comment.
J’ai, comme beaucoup, fait ce genre de travail et pour ceux qui n’ont pas connu ces moments, je vais expliquer en quoi cela consistait.
Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il y avait en cette forêt deTrois Fontaines, quelques 2000 stacks (cabanes abritant environ 20 tonnes de munitions), essentiellement des obus de 155mm qui pesaient 50 kg pièce; Pour les autres, des obus de mortier, quelques gros calibres genre 355 marine et aussi des munitions légères en un endroit spécial.
Dans ces cabanes construites soit en acier, soit en plaques de fibrociment fixées sur une ossature en bois, les munitions reposaient verticalement sur des palettes qui supportaient chacune, environ 6 ou 8 obus de 155. Ces obus étaient inactifs, la fusée contenant le percuteur avait été retirée pour faire place à un système ressemblant à une grosse vis surmontée d’un anneau. En aucun cas il ne pouvait y avoir une explosion bien que chaque obus contenait sa propre charge d’explosif. Par la suite, les obus étaient posés sur d’autres palettes en forme de petits berceaux qui eux-mêmes glissaient sur une rangée de convoyeurs métalliques formant un chemin vers le camion qui devait les conduire vers les buildings de restauration.
Dans chaque camion, il fallait recevoir ces obus qui roulaient sur le plancher métallique, glisser un bâton court, les soulever et les placer verticalement sur les palettes spéciales.
Là, je dois reconnaître que c’était un travail fatiguant, tout du moins dans les premières semaine ; par la suite, il y avait accoutumance et bien vite nos muscles avaient la dureté de l’acier, enfin pas complètement il ne faut rien exagérer...Certes ce travail était difficile physiquement, mais pas plus qu’en usine.La cadence de chargement n’était pas infernal ; correcte, je l’assure.
J’ai connu bien des gens, dont j’ai oublié les noms, dommage ; mon passage n’a pas été bien long : six à sept mois, c’est bien court pour fixer dans sa mémoire des souvenirs précis. J’avais un peu plus de dix huit ans à l’époque, à cet âge là, les rêves sont ailleurs.
Dans les buildings d’entretien, de restauration, les obus étaient inspectés, vérifiés, et , si besoin était, décapés par une machine qui projetait un jet de grenaille de corindon pour enlever la peinture ancienne Les bagues d’étanchéité étaient protégées par un cerclage spécial. Puis ces mêmes obus étaient repeints, le marquage étant refait à l’identique. Une fois sortis de la chaîne de séchage, ils étaient reconduits dans les cabanes pour y être à nouveau entreposés.
Par la suite j’ai travaillé en bureau d’étude; pas le même genre de travail ; là, il fallait faire fonctionner sa matière grise.
Le travail consistait à trouver des solutions pour faciliter chaque opération de cette chaîne. Aussi , pour améliorer les machines, et les chemins qui y menaient. Faciliter le travail des hommes était aussi notre but.
Nous étions présents dans bien d' autres domaines, cela ne se voyait pas ou peu, mais nous y participions très souvent.Chriss

TRANSLATION:
To charge the shells in a truck, to place them on special pallets, nothing simpler… Yes, certainly, but this work could not be done anyhow.
I have, like many others, made this kind of work and for those which did not know these moments, I will explain of what that consisted.

It is necessary to know, that in this forest of Trois Fontaines,there were some 2000 stacks (huts sheltering approximately 20 tons of ammunition), primarily 155mm shells weighing 50 kg each; the others were mortar shells, some large gauges kind 355 marine and also light ammunitions in a special place.(La Neuve Grange)
In these huts built either out of steel, or in asbestos cement plates fixed on a wooden framework , the ammunition rested vertically on pallets which supported each one, approximately 6 or 8 ,155mm shells. These shells were inactive, the fuse had been withdrawn and replaced with a eye bolt lifting plug . In no case there could not be an explosion although each shell contained its own explosive charge. Thereafter, the shells were posed on other pallets in the shape of small cradles which themselves slipped on a line of metal conveyors forming a way towards the truck which was to lead them towards the renovation buildings.
In each truck, it was necessary to receive these shells which rolled on the metal floor, to slip a short stick under each , to vertically raise them and place them on the special pallets.
There, I must at least recognize that it was a tiring work, chiefly during the first weeks; thereafter, there was habituation and well quickly our muscles had the hardness of steel, ... not completely , one should not exaggerate… Of course this work was difficult physically, but not more than in factory. The rate of loading was not infernal; correct, I ensure it.
I knew many people, whose names I have forgotten , alas; my stay there has not been quite long: six to seven months, it is a short time to fix details in one's memory . I was a little above eighteen at the time, and at this age , the dreams were elsewhere !
In the buildings of maintenance, of renovation, the shells were inspected, checked, and, if needed , pickled by a machine which projected a jet of corundum to remove old painting ; the sealing rings were protected by a special hooping. Then these same shells were repainted, marking being replaced by the identical one. Once left the chain of drying, they were brought back in the huts to be again stored there.
Thereafter I worked in engineering and design department; not the same kind of work; there, it was necessary to use one's brain.
Work consisted in finding solutions to facilitate each operation of this chain. Also, to improve the machines, and the ways which carried out to it. To facilitate the work of the men was also our goal.




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