Le 10 octobre 1118, un groupe de douze moines de Clairvaux vint s'établir à Trois-Fontaines : saint Bernard mit à leur tête un jeune religieux nommé Roger (1118-1127), issu d'une noble famille de Châlons. Les moines se fixèrent dans une clairière remplie de marécages formés par les eaux de la Bruxenelle qu'ils s'empressèrent d'assécher, de défricher et de mettre en culture.
Le lieu portait le nom de Trois-Fontaines en raison des trois fontaines de Saint-Blaise, de Lentille et du Loup. Trois-Fontaines est donc la septième abbaye cistercienne dans l'ordre chronologique de fondation et la première fille de Clairvaux.
Trois-Fontaines devait se constituer rapidement un patrimoine varié et étendu : ses importantes possessions dans la forêt environnante allaient se compléter, par achat et de plus en plus grâce aux donations des seigneurs des environs : vignes à Villers-en-Lieu, à Vitry, à Wassy, à Vic-sur-Seille, à Gueux, à Saint-Dizier ; forges données par Henri le Libéral à Wassy ; salines à Vic-sur-Seille en Lorraine pour lesquelles l'abbaye sollicite la protection des Empereurs Philippe de Souabe et Frédéric II ; moulins à Frignicourt ; maisons à Châlons, Reims et Verdun. Trois-Fontaines était si florissante que le second abbé, Guy (1127-1133) put procéder en 1128 à la fondation de l'abbaye de La Chalade, au diocèse de Verdun, dans la forêt d'Argonne. En 1132, Trois-Fontaines reprend l'abbaye de chanoines réguliers d'Orval, au diocèse de Verdun. En 1136, elle essaime à Hautefontaine sur un terrain cédé par Isembard de Vitry, au diocèse de Châlons. La même année, les chanoines de Cheminon demandèrent leur rattachement à l'ordre de Cîteaux. Par une bulle du 17 février 1138, le pape Innocent II approuve le changement dans la filiation de Clairvaux avec Trois-Fontaines pour abbaye mère. En 1144, sur l'ordre de l'évêque de Châlons, les moines de Trois-Fontaines prennent possession de l'abbaye de Montiers-en-Argonne fondée en 1134 pour les chanoines de Saint-Paul de Verdun. Les moines de Trois-Fontaines fondent ensuite Châtillon (Meuse) en 1153, l'abbaye de Saint-Gothard en Hongrie en 1185, puis l'abbaye de Bélakut (actuelle Croatie) en 1233. Au total, avec ses petites-filles (Chéhéry fondée en 1147 par La Chalade et Polno fondée en 1219 par Saint-Gothard), la filiation de Trois-Fontaines comptera dix établissements. Même après le rattachement de Cheminon à l'ordre de Cîteaux sous l'autorité de Trois-Fontaines, les querelles entre les deux abbayes furent constantes, malgré plusieurs pacifications par le Chapitre Général ; les deux abbayes avaient en effet des droits dans la forêt de Luiz et certains pâturages leur étaient communs. Les arbitrages destinés à préciser les droits respectifs de Trois-Fontaines et de Cheminon n'aboutirent qu'à des paix éphémères.
Après les dernières acquisitions importantes du XIIIe siècle, Trois-Fontaines connaît une longue période de léthargie. Isolée au milieu de l'immense forêt de Luiz à laquelle elle finit par donner son nom, à l'écart des grandes voies de communication, elle est épargnée par le passage des armées ou des bandes de soldats licenciés lors de la guerre de Cent Ans, des guerres de Religion, de la Fronde et de la guerre de Trente Ans. Elle est cependant amenée à se séparer des éléments les plus éloignés de son patrimoine, qui reste cependant encore considérable et susceptible d'attirer les convoitises, comme le montre la nomination d'abbés commendataires prestigieux : Louis de Lorraine-Guise (1536-1578), le Cardinal de Tencin, ami de Law (1739-1753) et le Cardinal de Bernis (1715-1794), dernier abbé commendataire et qui fut ministre des Affaires étrangères de Louis XV.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, on constate un besoin de reconstruire dans le style classique les édifices médiévaux qualifiés de " gothiques " : le Cardinal de Tencin, qui tint l'abbaye de Trois-Fontaines en commende de 1739 à 1753, entreprend vers 1740 la reconstruction complète du monastère. L'abbatiale, construite entre 1160 et 1190, dans le style simple et dépouillé cher aux premiers Cisterciens, fut " rhabillée " intérieurement dans le goût du jour, supprimant le chevet primitif et le transept, raccourcissant ainsi l'édifice de 12 mètres. Avec la Révolution, la loi du 13 février 1790 supprime les ordres monastiques en France : les quinze moines de Trois-Fontaines sont chassés et les biens de l'abbaye confisqués. La plupart des religieux se retirèrent dans leurs familles, deux prêtèrent le serment à la Constitution civile du clergé (12 juillet 1790) et furent nommés curés, un seul retourna à la vie laïque. Les bâtiments furent vendus en octobre 1790 : comme ailleurs, les objets liturgiques et les reliquaires sont envoyés pour être fondus à Paris ; les 40 manuscrits des XIIe-XIIIe siècles rejoignirent la bibliothèque de Vitry-le-François (détruits dans le bombardement de 1940). Les bâtiments furent acquis par Jean Royer, boulanger à Vitry, qui s'empressa de les démolir pour vendre les matériaux. L'abbatiale, d'abord église paroissiale, tomba peu à peu en ruine puis fut abandonnée. Dès 1825, les dernières voûtes de la nef s'effondrèrent, entraînant dans leur chute une partie des murs. Le maître-autel du XVIIIe siècle en marbre rouge fut donné à l'église de Sermaize, un lutrin à l'église de Cheminon et les grandes orgues à la collégiale de Vitry.
Le grand portail monumental d'entrée construit en 1741 par le Cardinal de Tencin introduit dans la cour d'honneur, fermée par une galerie de 5 mètres de hauteur, comportant dix arcades en plein cintre. Au-dessus de la porte centrale figurent les armes parlantes de l'abbaye ("D'azur à une fontaine d'argent à trois jets" )et une statue de la Vierge tenant son fils sur son bras droit. Passé la porte, on découvre à droite et à gauche les restes des deux ailes du monastère reconstruit au XVIIIe siècle. Ces bâtiments se prolongeaient autrefois en deux ailes parallèles, reliées par une autre galerie, formant ainsi une seconde cour. A gauche de l'abbatiale se trouve l'ancien cellier. Les importantes modifications apportées par l'abbé Tencin à l'abbaye affectèrent également l'église. L'édifice fut, en effet, considérablement réduit en longueur par la construction à l'intérieur de la nef d'une abside hémicirculaire. Le plan des parties orientales demeurait inconnu jusqu'aux recherches du père Dimier. Au cours de deux campagnes de fouilles effectuées en 1963 et 1964, il mit au jour le chœur du XVIIIe siècle, et le transept et le chœur du XIIe siècle. A l'origine, l'édifice mesurait 70 mètres environ de long avec un transept de 40 mètres de large sur 12 mètres de long, et un chevet rectangulaire à mur plat de 6,50 mètres sur 6 mètres. La nef comprenait huit travées, dont il subsiste encore quatre d'entre elles avec leurs voûtes et le mur sud sur presque toute sa longueur. Le transept dont le bras nord est un peu plus court que celui du sud, comportait trois chapelles sur chaque bras. A quelques détails près il s'agissait du plan de Clairvaux II fidèlement reproduit à Trois-Fontaines dans les années 1160-1190.
Sources: Archives départementales de la Marne, dépôt de Châlons, sous-série 22 H (liasses 1-120)
Bibliothèque nationale de France, cabinet des manuscrits, collection de Champagne (t. 45)
Gallia christiana in provincias ecclesiasticas distributa, Paris, 1749-1754, t.9, c.956
Musique : L'Abbaye de Trois-Fontaines compositeur: S. OUDOT. Interprétée par: Le Débuché de Paris (Merci à S.OUDOT)
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